LE ROMAN ET SES PERSONNAGES L. A. N°1: AU BONHEUR DES DAMES, ZOLA

Publié le par cdflscej.over-blog.com

Lecture Analytique n°1 : un extrait qui a valeur d'incipit

 

Le premier chapitre d’un roman est souvent un chapitre qui permet au narrateur de lancer les thématiques de son œuvre, ainsi que de nouer les premiers fils de son intrigue. Dans ce chapitre 1 du Bonheur des Dames, le narrateur place Denise comme étant son personnage principal, par qui toutes les aventures passeront et qui                assurera également le lien entre la chute de l’ancien commerce face à l’envahissement dévorant du nouveau commerce (celui des grands magasins). L’extrait que nous allons analyser est au cœur de ce chapitre 1 : Denise est arrivée sans prévenir chez son Oncle Baudu, après le décès de son père. Elle a l’intention d’être embauchée pour élever dignement ses deux frères. Son oncle a en effet un commerce de tissus et lui avait proposé son aide. Cependant, à Paris, le petit commerce des boutiques spécialisées est en crise : le Bonheur des Dames, à force d’agrandissements, commence à menacer leur survie. Une véritable guerre commerciale ravage le quartier. Denise ignore cela mais, d’emblée elle éprouve une attirance invincible pour ce grand magasin du Bonheur des Dames. Elle est sensible à cette activité débordante qui est un véritable signe de santé vigoureuse et de vie. Sans le savoir elle trahit dès le début les intérêts de son oncle qui refuse de suivre le mouvement du progrès commercial et qui reste obstinément attaché à sa tradition. Dans l’extrait étudié Denise attend son oncle pour trouver une place de vendeuse chez Vinçard : elle du temps (environ une heure) et elle s’occupe en regardant autour d’elle. Elle observe ainsi à la fois le Vieil Elbeuf, la boutique de son oncle, et surtout elle admire le Bonheur des Dames, juste en face, de l’autre côté de la rue. L’intérêt de ce texte sera ainsi de construire une image rigoureusement antithétique des deux magasins, autour du personnage central de Denise.

 

1.       La position narrative et romanesque de Denise

2.       Antithèse entre l’ancien et le nouveau commerce

 

 

1.       La position de Denise

 

a)      Elle centralise le regard de part sa position particulière.

 

Elle attend son oncle et passe son temps à regarder autour d’elle :

« Et, pendant près d’une heure, elle s’intéressa aux choses qui se passaient autour d’elle »

Elle sera d’abord sensible à la vie de la boutique du Vieil Elbeuf :

« De loin en loin, entraient des clientes »

Comme elle le sera à celle du Bonheur des dames dont elle aperçoit les vitrines de l’autre côté de la rue, en face d’elle :

« Du monde les [les vitrines] regardait, des femmes arrêtées s’écrasaient contre les glaces »

 

Mais très vite le narrateur entre dans les sensations de Denise, au-delà des simples observations. Cela lui permet de donner un certain poids à son personnage : le poids des émotions.

 

Ces sensations s’adressent d’abord au Vieil Elbeuf, et elles sont négatives :

« odeur de vieux », « demi-jour ».

Plus loin, le magasin deviendra un « trou glacial » et une « vieille maison agonisante ».

Au contraire, le Bonheur des dames lui donne des sensations tout opposées. Elle éprouve « une passion de vie et de lumière », elle a la « sensation » d’une activité continue et intense qui la réchauffe et l’attire : « tentation », « besoin de se réchauffer au flamboiement de cette grande vente ».

 

 

b)      Denise : trait d’union entre deux mondes

 

Par sa position sur le seuil de la porte de la boutique du Vieil Elbeuf, Denise fait également figure d’intermédiaire, de trait d’union entre les deux magasins.

 

Elle est toute tournée vers le Bonheur des Dames, mais elle porte en elle le commerce ancien, de part ses liens familiaux. Quand le lecteur lit : « où tout l’ancien commerce, bonhomme et simple, semblait pleurer d’abandon », c’est Denise qui s’apitoie sur ces boutiques et leurs commerçants traditionnels, incapables d’évoluer. En effet, elle a « bon cœur », mais elle ne peut s’empêcher d’adhérer au mouvement de vie que représente l’évolution du commerce : « dédain irraisonné », « répugnance instinctive » (notons l’effet de la redondance qui accentue le sens des mots).

 

D’ailleurs Denise réagit en tant que vendeuse, et non en tant que jeune fille ou femme. Cela est important car le roman est le roman du commerce à travers le destin de Denise, et non le roman du destin de Denise à travers le monde du commerce. Denise tire sa force de sa capacité à donner un sens existentiel à son activité professionnelle. Et dès le premier chapitre, le narrateur le souligne indirectement : le charme du Bonheur des Dames agit sur Denise car elle est toute entière prise dans la passion du commerce.

 

Denise réagit également par instinct : elle est certes vendeuse, mais elle est aussi remplie de vitalité et de passion pour la vie qu’elle doit parvenir à affronter. Elle a à peine une vingtaine d’années, elle est orpheline et responsable de ses deux frères. Sa jeunesse et le manque d’attaches familiales la poussent certainement à trouver attirant le fonctionnement du Bonheur des Dames qui s’émancipe des anciens modèles commerciaux et relève le défi de vivre au lieu de subir des schémas de vie déjà éprouvés. Dans cette perspective la métaphore du feu pour caractériser l’activité du magasin trouve une profondeur supplémentaire : il pourrait s’agir du feu symbole du foyer, de la famille. Denise trouve dans le Bonheur des Dames comme sa famille (elle épousera le directeur, Octave Mouret). C’est par son activité professionnelle qu’elle séduira Octave Mouret et qu’elle aura cette famille dont elle a été privée. C’est au Bonheur des Dames qu’elle passera de jeune fille à femme, par sa maturation professionnelle. Les premières discussions avec Octave Mouret sont d’ailleurs des discussions à caractère professionnel.

 

Ce n’est ainsi pas par calcul que Denise se tourne vers le Bonheur des Dames et rejette le Vieil Elbeuf. Elle est prise dans un mouvement de vie dont elle ne mesure encore qu’inconsciemment les ravages : elle regrette ses paroles quand elle s’aperçoit de la souffrance qu’éprouvent les Baudu face au magasin.

 

 

2.       Deux magasins en opposition

 

Tout oppose ces deux magasins, entre lesquels se trouve Denise. Mais d’emblée l’opposition est nettement à l’avantage du Bonheur des Dames.

 

Déjà sur le plan du volume de texte dévolu à la description du Bonheur des Dames par rapport au Vieil Elbeuf.

 

Puis sur le plan de la disposition : deux petites descriptions du Vieil Elbeuf, encadrant la longue description du Bonheur des Dames. La description du Bonheur des Dames excède celle, ténue, du Vieil Elbeuf, la faisant éclater de l’intérieur. D’ailleurs cela est relayé par la position des personnages à la fin de l’extrait qui sont tous tournés vers le Bonheur des Dames qui, à travers leur regard, entre véritablement dans la boutique en occupant toutes les pensées des Baudu. Nous pouvons également noter la position ambiguë de Colomban qui est fasciné par les vendeuses du rayon des confections. La passion qu’il aura pour l’une d’elle (Clara) fera éclater la famille en tuant la fille, Geneviève, puis la mère. Le père, accablé et même hébété, quittera la boutique.

 

Mais l’opposition la plus franche se situe dans les réseaux lexicaux :

 

Mouvement

Immobilité

Chaud

Froid

Lumière

Obscurité

Vie

Mort

(tableau à compléter par vos soins)

 

L’opposition entre ancien commerce et nouveau commerce est la ligne de force de l’ensemble du roman. Elle est ainsi centrale dans l’extrait étudié. Cependant cet extrait permet de dégager d’autres lignes du roman.

 

3.       Lignes ouvertes sur le plan de l’intrigue

 

a)      Mort annoncée du petit commerce, jalousie de Geneviève face à la trahison de Colomban, mort de la mère.

b)      Stratégie commerciale de Mouret : séduire les femmes, instrumentaliser leurs désirs, pour mieux les pousser à la dépense, parfois frénétique.

c)       Singularité de Denise qui domine le fonctionnement du Bonheur des Dames. Elle s’en rendra maîtresse, sans y succomber.

 

 

EN CONCLUSION, cet extrait situé au chapitre 1 du roman occupe bien son rôle d’introduction au roman. Il met en place le personnage de Denise qui sera le personnage principal du roman. Il met en évidence l’attirance du Bonheur des Dames et le contraste de son activité intense avec celle du Vieil Elbeuf. Tous les éléments sont présents pour laisser entendre l’écrasement de l’ancien commerce (marqué par la mort) par le nouveau commerce (marqué par la vie). Cette vision très manichéenne est un peu tempérée par la position romanesque de Denise qui humanise beaucoup la thèse du roman (valorisation du progrès) à travers une quête existentielle forte. Les rouages du commerce seront ainsi cautionnés par la vertu de Denise épousant Mouret.

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article