RUY BLAS (1838) L.A. n°1 ACTE 1 SCENE 1

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Lecture Analytique n°1 : la scène d'exposition (acte 1 scène 1)

 

INTRODUCTION

 

Avec Ruy Blas, Victor Hugo signe une de ses plus grandes réussites dans le nouveau genre qu'il a activement contribué à créer : le DRAME ROMANTIQUE (voir doc complémentaire N°1). Huit ans auparavant, il avait donné Hernani (1830) qui avait donné lieu à une célèbre "bataille" et qui avait valu au nouveau genre du DRAME ROMANTIQUE d'avoir une véritable existence. Ruy Blas est à plusieurs égards le pendant d'Hernani tant par le sujet que par sa représentation à un moment stratégique pour l'affirmation du genre du DRAME ROMANTIQUE 'voir fin de la Préface de Ruy Blas). En effet, cette pièce a été écrite en moins d'un mois afin de figurer à l'affiche lors de l'ouverture du THEATRE DE LA RENAISSANCE (voir doc complémentaire N°2), salle accordée par LOUIS-PHILIPPE et dédiée à la représentation des pièces du répertoire du DRAME ROMANTIQUE.

 

Dans cette pièce, Victor Hugo a révélé le meilleur du DRAME ROMANTIQUE. Il a opéré dans Ruy Blas une fusion parfaite du grotesque et du sublime, il a mené très loin le jeu des doubles et des masques, il a créé enfin une dynamique politique qui préfigure les engagements ultérieurs de l'auteur dans la défense du peuple et la lutte contre la misère. Il a également su donner à sa pièce une énergie d'écriture moderne et conserver une mesure classique dans composition.

 

La première scène en témoigne d'ailleurs très bien : elle est à la fois classique et romantique. Le renouvellement n'est pas dans la provocation mais pleinement articulé à la tradition.

 

 

AXE 1 : UNE SCENE D'EXPOSITION DIGNE D'UNE PIECE CLASSIQUE

 

1. Une scène de CONFIDENCE qui permet de connaître toutes les informations utiles à la contextualisation de l'intrigue.

 

Toutes les pièces classiques (tragédies de Racine ou comédies de Molière) proposent une scène de confidence pour faire entrer le spectateur dans la situation (lisez le début de Phèdre, de L'Ecole des femmes par exemple). Cela a été même consigné par Nicolas Boileau dans son Art Poétique (1674) qui est une synthèse de l'art classique (expression et composition) :

Il dit par exemple :

Que dès les premiers vers l'action préparée

Sans peine du sujet applanisse l'entrée

 

Dans la pièce de Victor Hugo : nous sommes très vite au fait de l'intrigue. Salluste entre en scène avec Gudiel, son fidèle serviteur et conseiller. Il se confie à lui en lui racontant à la fois ses ressentis et ses projets. Par le procédé de la double énonciation, c'est le spectateur qui reçoit aussi (et même surtout) ces informations.

 

Il apprend :

 

- Les personnages de la pièces essentiels à l'action à venir : Salluste, la Reine, César. Une interrgogation plane sur les raisons et le rôle à venir de Ruy Blas. Il est le personnage éponyme de la pièce et le spectateur est ainsi attentif à ce personnage. Cependant il n'apparaît pas dans la scène comme un personnage important : il est le valet de Salluste, sans existence sinon lorsqu'il exécute les ordres - et encore le fait-il silencieusement ou sans dire plus de mots que nécessaire. Son importance à venir est soulignée dans le dernier jeu de scène où Salluste remarque la connivence entre Son valet et César.

- les éléments de la situation : exil de Salluste à cause d'une "amourette". La Reine lui a commandé d'épouser la suivante qu'il a séduite ou de quitter la cour.

- Les ressorts de l'intrigue : Salluste n'entend pas se soumettre aux injonctions de la Reine. Il la méprise et annonce sa vengeance. Depuis son exil, il va "construire, sans en avoir l'air, / une sape profonde, obscure et souterraine" (vers 28 et 29).

- Le caractère de Salluste : il apparaît comme orgueilleux, suffisant, fourbe et machiavélique. Il donne d'emblée des craintes au spectateur. Il se place, par son caractère, au centre de toute l'intrigue tout en annonçant son absence. Il sera la force "souterraine" (reprise de son propre mot au vers 29) qui mènera le jeu.

 

Synthèse : Cette première scène de la pièce joue donc bien son rôle de scène d'exposition classique. Rien n'est laissé dans l'ombre. Aucun effet de surprise dû au manque d'information initial. Tout est comme joué d'avance. On est là assez proche de la tragédie. Comme le dit justement Jean Anouilh dans Antigone (1944) :

 

"Maintenant le ressort est bandé. Cela n'a plus qu'à se dérouler tout seul. C'est cela qui est commode dans la tragédie, on donne le petit coup de pouce pour que cela démarre... C'est tout. Après on n'a plus qu'à laisser faire. On est tranquille. Cela roule tout seul. C'est minutieux, bien huilé depuis toujours. La mort, la trahison, le désespoir, sont là, tout prêts et les éclats, et les orages, et les silences" (acte 1 - paroles dites par le Choeur).

 

  Cette première scène de l'acte 1 de Ruy Blas répond également au deuxième impératif de la scène d'exposition classique : la création d'un effet d'attente.

 

2. La création d'une dynamique par des effets d'attente et la création de questionnements chez le spectateur.

 

Ce sont les propos de Salluste qui créent d'abord la dynamique propre à intéresser le spectateur. Il annonce avec force son intention de se venger (terme répété deux fois dans une même réplique, vers 32 et vers 43) mais il avoue de ne pas savoir encore comment cette vengeance prendra forme : "Je me vengerai, va ! Comment ? Je ne sais pas" (vers 43). Le spectateur est ainsi plongé dans la même perplexité que Salluste, tout en craignant le pire car Salluste ajoute : "Mais je veux que ce soit effrayant !" (vers 44).

 

Le caractère de Salluste crée également un effet d'attente : il se présente comme celui qui attend depuis vingt ans de faire éclater au grand jour son pouvoir tissé dans l'ombre et dans la perfidie :

"... Et vingt ans d'un labeur difficile,

Vingt ans d'ambition, de traveaux nuit et jour;

Le président haï des alcades de cour,

Dont nul ne prononçait le nom sans épouvante" (vers 14 à 17)

Le spectateur est curieux de connaître le stratégème que mettra en place Salluste, au vu de son expérience.

 

Le personnage de Ruy Blas requiert enfin toute l'attention du spectateur : son satut de valet à moitié muet contraste énormément avec le titre de la pièce qui le place au premier plan. Le spectateur se demande qui est Ruy Blas et quel destin sera le sien. Quelle place il pourrait occuper dans le stratagème de Salluste ? D'ailleurs, à la fin de la scène, il est presque inclu dans ce stratagème car un lien de reconnaissance le lie à celui que Salluste voudrait bien employer : César.

 

Synthèse : Ce dernier élément est le seul qui s'éloigne sensiblement du schéma classique de la scène d'exposition. Il crée en effet trop d'incertitudes. Ruy Blas, d'emblée, a une identité imparfaite. Il est doté d'une force d'évolution imprévisible. Il a de l'indépendance et une autonomie que les personnages du théâtre classique, et surtout de la tragédie, ne doivent pas avoir.

Avec Ruy Blas, c'est le drame qui s'affirme. Le principe du drame est d'être aléatoire, soumis à des revirements de situations non prévus et même imprévisibles. Il y a dans le drame une absence de la pure logique. Il y a donc dans le drame une reconnaissance de la qualité humaine qui veut que rien ne soit dit d'avance.

 

D'ailleurs Victor Hugo ne prétend pas à l'écriture d'une pièce affiliée au classicisme : il fait une oeuvre pour soutenir sa création du genre du DRAME ROMANTIQUE.

 

 

AXE 2 : DES ELEMENTS PROPRES AU DRAME ROMANTIQUE

 

1. La couleur locale et la dimension historique

 

La couleur locale est ce qui permet d'ancrer le drame dans son contexte historique. Ce sont les didascalies et le lexique employé par les personnages qui la font valoir.

 

L'intrigue de Ruy Blas se situe en Espagne, à la fin du XVIIème siècle. Précisément : règne de Charles II, période de son remariage avec Marie de Neubourg. Victor Hugo a choisi cette période car elle signale le déclin de la monarchie espagnole. D'ailleurs Ruy Blas est en écho avec Hernani (fin de la monarchie espagnole / début de la moranchie espagnole avec Charles Quint) :

 

EXTRAIT DE LA PREFACE : "entre Hernani et Ruy Blas, deux siècles de l'Espagne sont encadrés [...]. Dans Hernani, le soleil de la maison d'Autriche se lève ; dans Ruy Blas, il se couche"

 

Dans la première scène, la longue didascalie tout au début de la scène donne toutes les indications pour que le spectateur se trouve dans un palais espagnol :

 

- palais du roi à Madrid

- meubles "dans le goût demi-flamand du temps de Philippe IV"

- les vêtements : Salluste est vêtu d'un "costume de cour du temps de Charles II".

 

Les références sont aussi très précises : il est question d'alcades de cour, d'alguazils.

 

Les lieux évoqués sont également très précis : Madrid, Finlas en Castille.

 

Les noms des personnages sont espagnols : Gudiel, Ruy Blas, César de Basan. La particule qui signale la noblesse des personnages est aussi espagnole : "Don" pour Don Salluste et Don César de Bazan.

 

 

2. Le mélange des genres 

 

Le DRAME ROMANTIQUE pratique le mélange des genres : comique, tragique. Victor Hugo emploie les termes de grotesque et sublime (voir document complémentaire n°1). Ce mélange est d'emblée porté à la scène dans cette première scène de l'acte 1.

 

- Salluste élève très haut la portée de sa disgrâce. La vengeance qu'il va fomenter nous fait craindre pour la Reine. Il apparaît d'une détermination inflexible car il se dit atteint au plus profond de lui-même : "Vingt ans d'ambition, de travaux jour et nuit ; / Le président haï des alcades de cour, / Dont nul ne prononçait le nom sans épouvante ; / Le chef de la maison de Bazan, qui s'en vante" (vers 15 à 18).

 

- Cependant, dans le discours même de Salluste, le grotesque fait largement surface. Sallluste est dépité, il est pris d'une colère sans retenue. Son discours est ainsi fortement entrecoupé d'éclats dus à une trop vive émotion. Les alexandrins sont disloqués sous le poids de l'émotion mal contenue de Salluste. Ce manque de grandeur dans l'expression se traduit pas la ponctuation : tirets, exclamations, points de suspension viennent toujours arrêter l'expression.

Les exemples sont très nombreux, surtout dans les premiers vers. On compte pas moins de huit ruptures entre les vers 3 et 9 (soit 7 vers).

 

Le vocabulaire employé par Salluste manque également de grandeur : amourette, donzelle, trainer son enfant, drôle. Certaines interjections renvoient également à un niveau de langue familier : "je me vengerai, va..." (vers 43)

 

- Plus que le discours, l'attitude de Salluste est aussi très emportée et manque de grandeur : il a des gestes violents et imprévisibles : première didascalie : "il se retourne brusquement vers Gudiel", puis autre didascalie : "il déboutonne violemment son pourpoint", puis : "il se lève".

 

 

3. Le DRAME ROMANTIQUE s'appuie sur un autre genre nouveau au théâtre, qui date de la période révolutionnaire : le MELODRAME.

 

Dans cette première scène les éléments du MELODRAME sont très présents et Victor Hugo semble même y adjoindre une portée symbolique.

 

Ces éléments sont :

 

- La situation : une jeune fille séduite

- Les éléments du décors marqués par un caractère sombre : une petite porte, un escalier étroit

- Salluste a tout du traitre : le manteau noir, le caractère sournois et machiavélique

 

Nous pouvons observer une symbolique associée à la lumière et à l'ombre, à l'ouvert et au fermé, dans la manière dont les éléments du décors sont décrits. Plusieurs fois il est question de "grande fenêtre", d'une "grande cloison vitrée", puis de "large porte...vitrée". Ce sont des signes renforcés qui signalent la grandeur, la pureté. D'ailleurs toutes ces ouvertures donnent sur la galerie où passe la Reine. C'est donc, par anticipation, une figuration du statut pur et noble de la Reine. Par effet de contraste : ces baies vitrées sont cachées par des rideaux : "immenses rideaux qui tombent du haut en bas". L'accent est mis sur le verbe "tomber" et sur le mouvement qui en accentue le sens : "du haut en bas". Il y aurait là comme une préfiguration de ce qui soutient le drame à venir : la lutte entre le bien (la Reine) et le mal (Salluste) : Les rideaux masquant la lumière, Salluste voulant évincer la Reine.

 

Poursuivant cette analyse de cette première scène sur le plan symbolique, nous pouvons nous interroger sur la signification des deux ordres donnés par Salluste à Ruy Blas. Ces ordres sont d'autant plus importants qu'ils constituent la première prise de parole de l'ensemble de la pièce et qu'ils sont donnés au personnage éponyme de la pièce :

"Ruy Blas, fermez le porte, - ouvrez la fenêtre"

Deux verbes : fermer et ouvrir. A la portée symbolique forte. Surtout après les observations faites sur les baies vitrées et les rideaux quyi les occultent. Le premier mouvement est de fermer, le second est d'ouvrir. Dans la pièce : Ruy Blas va être utilisé par Salluste pour mettre en place sa vengeance (mouvement de fermeture, d'enfermement), mais Ruy Blas se révoltera et manifestera la vérité : il avouera son nom et son statut de valet à la Reine, et il la sauvera en assassinant Salluste (mouvement d'ouverture).

 

Ces deux ordres donnés par Salluste à Ruy Blas sont ainsi d'une grande valeur prédictive : vengeance et vérité rétablie.

 

 

CONCLUSION :

 

Cette première scène présente toutes les caractéristiques d'une scène d'exposition classique mais plonge le spectateur dans un nouveau genre : LE DRAME ROMANTIQUE. La couleur locale, le mélange des genres en sont les signes les plus évidents.

On considère en général que Ruy Blas est une sorte d'aboutissement pour ce genre du DRAME ROMANTIQUE. Ce sera d'ailleurs le dernier succès de Victor Hugo, et sa dernière pièce, les Burgraves sonnera la fin du DRAME ROMANTIQUE (1843).

 

 

NOTA : VOUS POUVEZ VISIONNER CETTE PREMIERE SCENE SUR LE SITE DE L'INA. MISE EN SCENE Claude Berma (1965)

http://www.ina.fr/art-et-culture/arts-du-spectacle/video/CPF86636941/ruy-blas.fr.html

 

 

 

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Commenter cet article

d 08/01/2015 21:20

nul

d 08/01/2015 21:20

d

cdflscej.over-blog.com 26/04/2011 19:01


Non : les portées symboliques sont inhérentes à tout texte qui a la prétention de délivrer une réflexion, une sorte de message à comprendre et à méditer.
Ici la portée symboliste permet 1) de donner plus de profondeur aux éléments du mélodrame, et 2) en approfondissant ces éléments, de donner de la profondeur à la pièce elle-même.
La portée symbolique permet de concentrer ce que pourrait développer une analyse théorique, voire philosophique. Ainsi la portée symbolique que l'on reconnaît dans certains éléments de la scène
est-elle à la fois propre au drame romantique (en ce qu'il se veut une réflexion sur l'histoire et surtout celle contemporaine aux créateurs des pièces) et propre à tout texte qui est en écho avec
des réflexions qui dépassent son sens premier.


Mathilde S. 20/04/2011 15:00


Bonjour madame, je suis entrain d'étudier l'acte1 scène1 et je ne comprends pas trop la portée symbolique, est-ce une caractéristique du drame romantique?