RUY BLAS (1838) L.A. n°2 ACTE 2 SCENE 2

Publié le par cdflscej.over-blog.com

Lecture Analytique n°2 : le monologue lyrique (acte 2 scène 2)

 

Préambule : on prendra en écho le monologue de Phèdre, texte qui ne sera pas présenté sur la liste des textes du bac, mais doit être dans vos mémoires pour mieux apprécier ce monologue de la Reine dans Ruy Blas.

 

Introduction

 

Cette scène 2 de l'acte 2 est un monologue : un personnage est seul sur scène et s'exprime, rendant le public confident de ses épanchements.

Dans la tradition du théâtre classique, le monologue est un moment privilégié où le personnage se livre à un débat intérieur. Il cherche une solution à un conflit (tel le monologue de Phèdre), il exprime une hésitation entre deux intérêts contradictoires (monologue de Rodrique dans Le Cid). Nous pouvons donc dire que le monologue dans le théâtre classique est le plus souvent un monologue délibératif.

Dans Ruy Blas, la Reine est seule dans sa chambre et elle laisse libre cours à ses sentiments et à sa rêverie. Ce qu'elle doit garder caché en compagnie, elle peut l'exprimer librement. Ce monologue est ainsi un véritable exutoire au mal-être de la Reine et à l'appel amoureux qu'elle ressent.

Il s'agit d'un monologue lyrique.

 

Les caractères propres au monologue lyrique, et présents dans la scène que nous étudions :

- épanchement personnel

- attendrissement et plainte

- amour

  

Le sujet est explicitement celui du romanesque : une lettre d'amour reçue dans des circonstances typiques (dentelle ensanglantée), nous sommes très éloignés des grandes questions morales et métaphysiques qui agitent les héros tragiques. C'est ainsi plus l'émotion qui domine tout ce monologue qu'un débat de conscience radical et violent (voir là encore le monologue de Phèdre).

 

Intérêt général du texte : Les signes du monologue lyrique et l'appartenance du texte au genre du DRAME ROMANTIQUE.  

 

 

PARTIE 1 : Le lyrisme de la Reine 

 

a. "la reine est un ange, la reine est une femme" (Préface)

 

Le monologue de la Reine permet au spectateur d'entrer dans les pensées et sentiments intimes de la Reine. Il se trouve au coeur de son déchirement. Le choix de valoriser le lyrisme est un parti-pris de la part de Victor Hugo qui est annoncé dès la préface : "la reine est un ange, la reine est une femme". Cela signifie que la reine n'aura pas la grandeur d'une héroïne tragique (les termes de son déchirement n'affirment aucun dépassement de sa personne. Si elle évoque le destin, c'est pour donner plus d'ampleur poétique à sa douleur), mais le pathétique d'une femme dotée de qualités morales supérieures, placée dans l'incapacité de vivre pleinement sa vie de femme.

 

b. Le signe du pathétique : l'abandon

 

L'expression de la solitude de la reine est présente plusieurs fois dans ce monologue.

 

Déjà, dès le deuxième vers : "Où la fuir maintenant ? Seule ! Ils m'ont tous laissée." (vers 754). Nous observons dans ce vers que l'adjectif "seule" est d'une part placé à la césure et renforcé par le point d'exclamation, et d'autre part employé par anticipation (grammaticalement on a : ils m'ont tous laissée seule). Cette liberté prise avec l'ordre de la phrase est un effet poétique pour poser l'accent sur la solitude de la reine, avant les circonstances qui l'ont conduite à cette solitude. C'est l'émotion qui est première.

 

Cette solitude est ensuite soulignée au vers 769 : "Toi qui, me voyant seule et loin de ce qui m'aime". L'adjectif "seule" est également placé à la césure. Cela lui donne de l'importance et crée un effet d'écho avec la première occurrence.

 

Cette solitude est enfin le signe d'un abandon profond. La reine est "loin de ce qu'[elle] aime" (vers 769), elle est soumise à une "inflexible loi" (dont le spectateur a eu une démonstration dans la scène précédente avec les interventions sèches et autoritaires de la camera mayor), elle est sans appui face à la menace que représente don Salluste ("que c'est faible une reine et que c'est peu de chose !" vers 785), elle est dans un isolement affectif impossible à supporter ("quand l'âme a soif, il faut qu'elle se désaltère, / fût-ce dans du poison      et je n'ai rien sur la terre. / Mais enfin il faut bien que j'aime quelqu'un, moi ! vers 801 à 803).

 

Le contexte de ce monologue est ainsi très pathétique et cela repose sur la solitude et l'abandon éprouvés par la reine. Face à cette solitude, elle cherche du réconfort dans sa propre parole, dans la plainte et dans le sentiment amoureux, même s'il n'est pas encore totalement assumé.

Pour répondre au pathétique de la situation, c'est un discours lyrique qui va se développer.

 

c. Les signes du lyrisme :

 

Le lyrisme est à l'origine un chant. Orphée en est la figure mythologique (mythologie grecque). Ses chants avaient la vertu d'émouvoir jusqu'à la nature (ils adoucissaient les bêtes féroces et donnaient vie aux rochers). Ils étaient l'expression d'une plainte profonde : abandon et perte de son aimée (Eurydice). 

Le lyrisme a toujours habité l'expression littéraire. Ce n'est que le XVIIIème siècle qui lui a donné peu d'importance en face de l'engagement philosophique. Le XIXème siècle, en plein romantisme, revivifie le lyrisme qui devient même un signe distinctif de l'expression romantique. La reine, dans ce monologue prend la voix du lyrisme pour s'épancher et trouver ainsi un peu de réconfort. Elle exprime deux grands thèmes lyriques : la plainte et l'amour.

 

- L'épanchement du moi 

S'épancher signifie donner libre cours à ses pensées, à ses sentiments, pour le seul bien de s'exprimer. L'épanchement est ainsi lyrique car il magnifie les ressentis personnels, en les rendant dignes d'une expression. Ici expression poétique.

 

Le premier signe de l'épanchement est celui d'un certain enfermement sur soi. La reine se retrouve seule dans sa chambre et fait alors un retour sur elle-même dans un discours au grè de sa rêverie : trois didascalies marquent la gradation de l'état de rêverie : "Rêvant", "s'effonçant dans sa rêverie" et "retombant dans sa rêverie".

 

Cette rêverie est accompagnée d'images  qui traduisent poétiquement l'état d'âme de la reine :

"Pauvre esprit sans flambeau dans un chemin obscur" (vers 755)

"... ami dont l'ombre m'accompagne" (vers 774)

"... je sens s'agiter dans ma nuit" (vers 780)

"Helas, mon destin flotte à deux vents opposés" (vers 784)

 

L'obscurité est largement soulignée car la reine est perdue dans son état d'âme. Elle ne voit plus de raison d'espérer une vie meilleure.

 

En effet elle décrit sa vie comme une vie perdue : solitude, menace de Salluste, imagination du jeune homme risquant sa vie pour elle (elle accentue particulièrement l'intérêt du jeune inconnu pour elle : "Pourquoi vouloir franchir la muraille si haute ? / Pour m'apporter les fleurs qu'on me refuse ici" (vers 758 et 759), désir d'être aimée vouée à l'impossible.

 

- La plainte

Et c'est la plainte qui prend ainsi naturellement le dessus. La reine est malheureuse, elle est impuissante face à ce malheur : elle ne peut que s'en plaindre, en soupirer.

 

Elle s'apitoie sur son sort en se désignant comme un "pauvre esprit" (vers 755), elle ressent sur son coeur l'"inflexible" loi de l'étiquette de la cour d'Espagne, elle se sent ballotée entre deux destins ("mon destin flotte à deux vents opposés" vers 784), elle a conscience de sa misérable condition ("Que c'est faible une reine et que c'est peu de chose" vers 785), elle est remplie d'amour qu'elle ne peut pas exprimer ("Oh ! S'il l'avait voulu, j'aurais aimé le roi. / Mais il me laisse, - seule, - d'amour privée" vers 804 et 805).

 

Ces plaintes trouvent leur sublimation dans la prière adressée à la Vierge. La reine demande du secours : "Secourez-moi" (vers 786), "aidez-moi !" (vers 790).

Il faut toutefois noter que la prière adressée à la Vierge est une supplication pour ne pas céder à la tentation de l'amour. En effet ce monologue est celui d'un déchirement d'amour : la vertu de la reine livre combat à sa nature de femme en quête d'amour à recevoir et à donner.

 

- L'amour

"la reine est un ange et la reine est une femme" : en tant que femme, la reine a besoin de recevoir et de donner de l'amour.

Isolée de tous ses parents par son mariage avec Charles II, de tout contact chaleureux du fait de la rigidité de l'étiquette à la cour d'Espagne, elle souffre.

Cette souffrance est tellement intense qu'elle finit pas dépasser ses principes vertueux : "Quand l'âme a soif, il faut qu'elle se désaltère, / Fût-ce dans du poison" (vers 801 et 802)

 

Cela explique le débat qu'elle vient juste d'affronter : entre les prières à la Vierge et la tentation de la lettre. Cette lettre est une lettre d'amour, dans le pur style précieux :

"Madame, sous vos pieds, dans l'ombre, un homme est là

Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ;

Qui souffre, ver de terre amoureux d'une étoile ;

Qui pour vous donnera son âme, s'il le faut ;

Et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut." (vers 796 à 800)

 

De tels propos ne peuvent que toucher la reine, déjà fortement émue par le don quotidien des fleurs. Les sentiments exprimés sont ceux d'un coeur chevaleresque qui place la dame dans une position idéale (métaphore de l'étoile qui brille au firmament) et qui s'humilie de façon exagérée : "sous vos pieds", "dans l'ombre", "ver de terre". Il est même prêt à mourir : "qui pour vous donnera son âme, s'il le faut".

 

Ces propos étaient préparés dans le récit que la reine se fait à elle-même des dangers que le jeune homme a affronté pour lui offrir anonymement les fleurs. Le soin qu'elle avait mis à détailler l'aventure témoignait déjà d'un amour prêt à s'exprimer : elle accentue la hauteur de la muraille ("la muraille si haute" - si : adverbe intensif), elle précise les "pointes de fer", elle répète deux fois "blessé" et accentue la blessure en parlant d'une "main sanglante" comme si le sang continuait à couler sur le mur (effet du participe présent employé comme adjectif). Notons que "sanglante " est aussi placé à la césure.

Plus encore, la lettre est comparée deux fois à du "feu" : "Oh sa lettre me brûle" (vers 777) et "la dentelle, la fleur, la lettre, c'est du feu" (vers 788). Elle l'a placée sur son coeur, dissimulée dans son corsage. C'est ainsi le feu de l'amour qui la dévore et qui l'empêche de prier sereinement la lettre.

 

d. Affaiblissement du tragique : le romanesque 

 

Le pathétique et le lyrisme n'empêchent pas le tragique, au contraire. Cependant dans ce monologue, si certains éléments pourraient tendre vers le tragique, le romanesque de la reine l'empêche d'être une véritable héroïne tragique.

 

Des éléments tragiques :

Le plus évident est l'évocation du destin. La reine se sent prisonnière de forces qui la dépassent et qui mènent sa vie. Elle est haïe de Salluste et elle est aimée de Ruy Blas (qu'elle ne connaît pas encore) :

"Et, sans les voir, je sens s'agiter dans ma nuit,

Pour m'amener peut-être à quelque instant suprême,

Un homme qui me hait près d'un homme qui m'aime.

L'un me sauvera-t-il de l'autre ? Je ne sais.

Hélas ! mon destin flotte à deux vents opposés." (vers 780 à 784)

 

"à quelque instant suprême" : à la mort. Cela est sous-entendu et confirmé par le verbe "sauver". La reine se voit condamnée et impuissante, et cela est le propre des héroïnes tragiques.

 

Cependant ces éléments tragiques perdent en intensité quand on se rend compte que la reine transige avec sa vertu au nom d'une féminité revendiquée : "Mais enfin il faut bien que j'aime quelqu'un, moi !" (vers 803). C'est une exclamation assez triviale pour une héroïne tragique ! En effet, Ruy Blas est un drame et non une tragédie : ses personnages sont complexes et il y a un refus de l'idéalisation. La reine est "une femme", rappelle Victor Hugo dans sa préface.

 

L'amour auquel serait tentée de céder la reine est en outre un amour très romanesque, ce qui éloigne un peu plus du tragique. Elle se plait à voir en imagination le jeune homme passant par dessus la muraille aux pointes de fer ascérées, elle est émue devant la trace ensanglantée sur le mur, le bout de dentelle arrachée. Elle s'inquiétait depuis trois jours des fleurs qu'elle ne trouvait plus sur son banc, au cours de ses promenades. La lettre découverte, elle la garde près de son coeur, dissimulée dans son corsage. Et elle ressent intensément le feu de l'amour que cette lettre comporte.

 

La reine est ainsi une jeune femme très romantique, prête à aimer sans toutefois trahir sa vertu. Elle aime ainsi les termes chevaleresques de Ruy Blas. Leur poésie et leur discrétion.

 

SYNTHESE :

 

Le monologue de la reine est un monologue marqué par le pathétique d'une situation et le lyrisme. La reine résiste au désespoir en se consolant par sa propre parole et par ses propres imaginations romanesques. Elle est romanesque et cela l'éloigne des héroïnes tragiques qui ne chercheraient pas à échapper à leur malheureuse condition ou alors qui y échapperaient pour connaître un destin pire. Ici la reine est amoureuse et réclame seulement d'avoir accès à l'amour. Elle ne rejette d'ailleurs pas son mari, Charles II.

 

 

PARTIE 2 : Des effets dramatiques significatifs

 

a. Les effets dans le discours 

 

Deux aspects à développer :

 

- Une expression fortement marquée par l'affectivité (expression affective - émotion non traduite par un travail sur soi)

 

Cette expression affective s'observe à travers *la ponctuation : nombreuses exclamations, interrogations, tirets marquant des ruptures dans la parole. 

Elle s'observe aussi à travers l'emploi de *phrases nominales (absence de verbe conjugué) : vers 756, vers 758 à 760.

Elle s'observe encore dans *l'éclatement des vers : notamment lors de l'invocation à la Vierge où une première partie de l'alexandrin est pour la Vierge et l'autre pour la lettre. Ici le déchirement intérieur de la Reine s'exprime dans le jeu de la versification.

 

- Une expression fortement marquée par les antithèses (rapprochement des contraires)

 

Ces antithèses s'observent à un niveau général :

 

Débat intérieur de la Reine entre sa vertu (elle veut respecter ses devoirs de Reine et d'épouse) et sa féminité (elle est seule et délaissée, elle aspire à aimer et être aimée). Il y a la nette volonté de rendre au personnage de la Reine toute sa dimension humaine, à travers l'aveu de cette faiblesse du désir d'amour. Ce personnage est ainsi très éloigné des héroïnes tragiques qui ne transigent pas avec leur vertu (elles ne cèderait pas à la lecture de la lettre et à ce compromis : "mais enfin il faut bien que j'aime quelqu'un, moi" (vers 803).

 

Mais aussi au niveau particulier des vers :

 

1) la Reine oppose le jeune inconnu à Don Salluste, et se place ainsi au coeur de tensions contradictoires qu'elle ne peut pas maîtriser. Relevé des antithèses entre les vers 779 et 784 : ange/spectre ; un homme qui me hait/un homme qui m'aime. Synthèse : "mon destin flotte à deux vents opposés" (vers 784).

Ce jeu des antithèses donne une force dramatique importante au personnage de la Reine. Elle avoue son impuissance et évoque son "destin". Cela grandit considérablement la situation et se rapproche de la tragédie.

 

2) De la même manière, nous retrouvons les antithèses dans la lettre de l'inconnu, que le specateur sait être Ruy Blas. Relevé entre les vers 796 à 800 : en bas/en haut ; ver de terre/étoile ; ombre-nuit/brillez. Ce recours à l'antithèse radicalise la situation de ce jeune amoureux et le condamne à aimer sans autre espoir que le désir non réalisé. Là aussi le tragique est présent - cependant moins que dans la situation de la Reine du fait de la familiarité de l'image : "ver de terre amoureux d'une étoile" - le burlesque l'emporte et réduit la portée tragique. Nous retrouvons le mélange des genres.

 

 

b. La gestuelle

 

Les didascalies sont très abandantes dans cette scène, comme dans toute la pièce. Elles décrivent l'agitation de la Reine.

 

Tout d'abord trois didascalies expriment l'enfoncement de la Reine dans sa rêverie. Elles restent assez sobres.

 

Au moment de l'apparition de la lettre, les didascalies se multiplient et prennent autant d'importance que le discours de la Reine. Elles décrivent précisément les gestes et les mouvements de la Reine en train de se débattre entre son aspiration à la vertu (prière à la Vierge) et sa tentation d'amour.

 

Pour Victor Hugo, et cela à la suite des écrits de Diderot (document complémentaire n°5), l'attention au jeu du comédien est aussi importante que le travail sur le texte. Déjà le témoignage de Dumas avait montré, lors des répétitions d'Hernani, un Victor Hugo - mettteur en scène. Ici nous observons que c'est dans le texte lui-même qu'il inscrit son souci de la mise en scène du jeu du comédien.

D'ailleurs il crée un passage de pure pantomime :

"Elle se lève, fait quelques pas vers la table, puis s'arrête, puis enfin se précipite sur la lettre comme cédant à une attraction irrésistible"

 

La Reine est ainsi autant un personnage présent par ses paroles qu'un personnage présent dans ses mouvements. Sans le support de la représentation, elle perd de son intensité dramatique. Cela souligne particulièrement bien la prise de conscience des dramaturges, depuis Diderot (18ème siècle) : la scène importe autant que le texte. Le théâtre est un art vivant qui déploie toute sa force dans le jeu direct d'un texte. Ce sera une préoccupation qui ira en s'approfondissant au fur et à mesure du XXème siècle. Déjà visible à travers de nouveaux métiers : le metteur en scène, le scénographe et tous ceux chargés du son, des costumes, des lumières...

 

c. La symbolique des objets

 

Dans cette scène un objet est particulièrement important, tant sur le plan scénique que dramatique. Il s'agit de la lettre.

 

Sur le plan scénique, cette lettre a une véritable présence : elle cristallise le dialogue intérieur que la Reine entretient avec elle-même, déchirée entre son aspiration à la vertu et son désir d'amour.

Sa présence s'opère à deux niveaux : tout d'abord la Reine presse la lettre contre son coeur et elle la brûle (la Reine s'exclame par deux fois : "sa lettre me brûle" (vers 277) et "c'est du feu" (vers 288)). La Reine donne ensuite à cette lettre un véritable statut d'interlocuteur à travers tout le jeu scénique du "je me détourne et je me retourne" noté dans les didascalies. Plus encore, ce statut de protagoniste est ensuite accentué lors de la lecture de la lettre. Il s'agit d'une mise en scène de la parole de la lettre. Notons cependant que Victor Hugo ne donne aucune indication sur le ton de la lecture. Peut-être pour accentuer cette sorte d'autonomie qu'il confère à la lettre.

 

Sur le plan dramatique, cette lettre est mise en concurrence, à la fin de la scène, avec une autre lettre : il y a confrontation symbolique entre le roi, le mari, et l'amant. La tension s'exprime ainsi indirectement par le jeu des objets. Et la Reine n'hésite pas : elle se précipite vers cette lettre du mari qui la sauve des tentations et lui conserve sa vertu :

"Du roi ! Je suis sauvée !" (vers 806).

 

Plus loin dans la pièce, la lettre de Ruy Blas manifestera des atouts scéniques et dramatiques encore plus significatifs car elle sera l'instrument de reconnaissance qui révèlera Ruy Blas à la Reine. En effet la Reine reconnaîtra l'écriture et confirmera ses soupçons grâce à la dentelle également conservée avec la lettre.

 

Notons pour finir que le thème de la lettre sera repris à la toute fin de la pièce car c'est par une lettre que Salluste croira perdre totalement la Reine : la lettre qu'il avait fait écrire à Ruy Blas dans le premier acte.

 

 

SYNTHESE :

 

Victor Hugo fait valoir dans ce monologue toutes les ressources qu'il a pu tirer de la mise en scène de son texte afin d'en accentuer le côté dramatique. Il joue sur la prise de parole, la gestuelle et la portée symbolique des objets (jusqu'à leur conférér presque un rôle !).

Nous observons que le DRAME ROMANTIQUE est autant littéraire que scénique. Et si cette conception du théâtre n'est pas nouvelle (Diderot déjà au XVIIIème siècle avait fait valoir la dimension essentiellement scénique du théâtre), elle va connaître une grande expansion dans la création théâtrale du XXème siècle. Tout se joue pour ainsi dire sur la scène, bien au-delà de ce qui existe potentiellement dans le seul texte accessible en publication.

Sans la mise en scène qui incarne la Reine, à la lumière de la seule lecture et même par l'intervention des didascalies, est-ce que ce monologue exprimerait tout ce que Victor Hugo a voulu traduire ? Certes non : le jeu de l'actrice est essentiel pour donner sa vraie vie au personnage.

 

 

AJOUT :

 

Partie 3 : Un monologue extrait d'un drame romantique : le mélange des genres

 

a. Tragique et Burlesque 

 

Nous avons vu dans la partie 1 la présence des registres pathétique, lyrique et tragique (tronqué par le romanesque).

Il faut revenir ici sur le registre tragique :

 

Il faut revenir aux antithèses qui caractérisent les personnages de la reine et de Ruy Blas. Ces antithèses qui renvoient ces deux personnages à deux pôles opposés de leur destinée : bonheur ou malheur, et ne laissent ouvertes aucune voie moyenne.

La reine veut aimer mais n'empêchera pas d'avoir le pressentiment de "quelque instant suprême" ; Ruy Blas sait être ce "ver de terre amoureux d'une étoile" et ne saura pas réduire cette distance. Tous les deux sont ainsi condamnés. Le jeu des antithèses les enferment dans leur destinée tragique.

 

Cependant, c'est l'humanité qui l'emporte du fait du burlesque qui fait discrètement irruption au plus fort des antithèses tragiques. La reine s'exclame : "mais enfin il faut bien que j'aime quelqu'un, moi !" (vers 803). Le ton est impatient, digne de la comédie. Ruy Blas emploie cette image du "ver de terre", plutôt prosaïque et sans poésie. Là encore c'est une forme de comique de mots qui l'emporte.

 

 

b. Des genres différents

 

Fidèle à la définition du DRAME ROMANTIQUE, Victor Hugo pratique dans ce monologue le mélange des genres :

 

- Un monologue intérieur manifestant le mal-être de la Reine : solitude et manque d'amour

- Une rêverie romanesque : la Reine reconstitue les dangers affrontés par le jeune homme inconnu pour lui apporter les fleurs de son pays natal.

- Une prière à la Vierge

- Une lettre d'amour en style précieux, digne d'un amour chevaleresque et répondant à la rêverie romanesque de la Reine.

 

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cdflscej.over-blog.com 27/03/2011 18:02


Vous avez raison, Noémie : ce ne sont pas exactement les mots de la préface. Je cite : "il y a une pure et lumineuse créature, une femme, une reine". Je ne sais pas pourquoi j'ai transformé. On
garde donc la formule sans les guillemets et on renvoie à la bonne citation dans la préface !! Désolée... (ligne 182).


noémie 26/03/2011 12:11


Dans cette lecture analytique vous avez nommé le a. de l'axe 1 : "la reine est un ange, la reine est une femme" (Préface)
seulement je n'ai pas retrouvée cette citation dans la préface de Ruy Blas en la lisant pouvez vous m'indiquez les lignes à moins que ce soit dans une autre préface ?


cdflscej.over-blog.com 24/03/2011 08:37


Effets dramatiques : effets sur la scène, dus aux jeux des personnages entre eux ou avec des objets. J'ai choisi dramatique pour la racine grecque "drama" = "action", et qui dit référence à
l'action dit référence au sens. Mais on aurait pu dire "effets scéniques" en réduisant l'attention sur le jeu scénique.


Paul 23/03/2011 20:56


Lorsque vous dites des effets dramatiques, dans quel sens utilisez-vous ce terme? Est-ce les effets d'un drame ou de l'action dramatique?


cdflscej.over-blog.com 23/03/2011 17:22


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