RUY BLAS (1838) L.A. n°3 ACTE 5 SCENE 3

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Lecture analytique de l'acte 5 scène 3

 

Extrait : vers 2169 à la fin

Ruy Blas : Je crois que vous venez d'insulter votre reine !

 

 

L'acte V est l'acte du dénouement. Don Salluste s'apprête à exécuter la vengeance qu'il avait mise sur pied dans l'acte 1 : transformation de Ruy Blas en Grand d'Espagne par une usurpation d'identité (Ruy Blas est devenu don César).

 

Cette scène 3 de l'acte 5 réunit les trois protagonistes principaux du drame : don Salluste, Ruy Blas et la reine, en mettant face à face le maître et son valet.

 

Nous allons étudier la deuxième partie de cette scène : au moment où Ruy Blas s'affirme en cessant de se considérer comme le valet soumis à don Salluste. C'est ainsi la scène de révélation de la vraie nature de Ruy Blas, défait des artifices qui lui donnaient jusqu'alors droit à la parole et aux actes. C'est par amour pour la reine que Ruy Blas dévoile son statut de laquais, ainsi que son vrai nom :

RUY BLAS, comme se réveillant tout à coup

Je m'appelle Ruy Blas, et je suis un laquais ! (vers 2143)

 

Ruy Blas va commencer par humilier son maître puis se faire justicier en l'assassinant. Cette scène joue essentiellement sur le côté dramatique de la situation : c'est une scène mouvementée et spectaculaire qui repose sur l'affrontement des contraires et qui exprime symboliquement la victoire du peuple sur la noblesse dépravée.

 

 

Partie 1 : Une scène spectaculaire

 

a. Une soudaine inversion des forces en présence : 

 

Ruy Blas prend soudainement l'ascendant sur son maître :

"Je crois que vous venez d'insulter votre reine" (vers 2169)

 

Il vient de révéler son identité, ce qui le relègue normalement à une sous-condition (laquais -> aucun droit à la parole), mais il retrouve le ton de sa tirade à l'acte 3 scène 3 (il fait une magistrale leçon de politique et de morale aux Grands d'Espagne réunis en conseil au palais). Le ton d'accusation véhémente est le même. 

 

Cet ascendant se lit aussi sur le plan symbolique : à la première scène d'ouverture, Ruy Blas devait ouvrir une fenêtre... là il annonce avoir poussé le verrou. C'est lui-désormais qui marque son champ d'action et réduit l'espace à un affrontement entre bien et mal comme en témoigne la référence au mal et le passage au tutoiement :

"Marquis, jusqu'à ce jour Satan te protégea

...

- Personne n'entrera, ni tes gens ni l'enfer" (vers 2172 à 2175)

 

Signe de la totale soumission de Salluste au pouvoir de Ruy Blas : il ne peut plus rien dire. Il est même renvoyé au statut de celui dont on parle, qui n'a plus d'existence.

"- Cet homme", "c'est un monstre". Salluste est ainsi déjà mort dans le discours.

 

Et c'est le jugement moral qui tue Salluste. Ruy Blas fait valoir des catégories morales pour justifier l'emprise qu'il prend sur Salluste :

"... Ecoutez, quelque soit sa sphère,

Monseigneur, lorsqu'un traitre, un fourbe tortueux,

commet de certains faits rares et monstrueux,

Noble ou manant, tout homme a droit, sur son passage,

De venir lui cracher sa sentence au visage" (vers 2190 à 2194)

 

Ces catégories morales ne sont également rien d'autres que le signe d'une humanité retrouvée : "tout homme", dit Ruy Blas.

D'ailleurs Salluste est plusieurs fois désigné par le terme "homme", abolissant toutes ses revendications sociales (et elles lui tenaient fortement à coeur s'il l'on se souvient de l'acte 1 scène 1 : "Le chef de la maison de Bazan, qui s'en vante" (vers 18) + "Mon crédit, mon pouvoir, tout ce que je rêvais / Tout ce que je faisais et tout ce que j'avais / Charges, emplois, honneurs, tout en un instant s'écroule" (vers 19 à 21)).

 

NOTA : Ruy Blas se place d'un point de vue humain, et cela montre que dans cette pièce Victor Hugo n'a pas encore atteint sa maturité politique (visible dans Les Misérables). Il fautre 1848, pour que Hugo deviennent pleinement républicain et assume un discours directement pour le peuple.

D'ailleurs dans la préface Ruy Blas n'était pas pleinement le peuple, mais le signe d'un grondement, d'une "force inconnue".

C'est ainsi que la rivalité Ruy Blas/Salluste se positionne sur un plan humain, et que c'est l'amour qui domine le dénouement et non le sacrifice politique. La pièce est celle du drame de Ruy Blas et non la tragédie du peuple.

 

b. Une mise en scène spectaculaire du drame

 

Les didascalies créent une dramaturgie favorisant les émotions.

 

Tout d'abord elles soulignent l'urgence d'une fuite :

"Don Salluste se précipite vers la porte"

Tout de suite empêchée par Ruy Blas :

"Ruy Blas la lui barre"

 

Ensuite elles soulignent un lieu encore plus réduit et obscur que le premier : le cabinet où Salluste se fera tuer. L'émotion est alors plus forte car la prévision de l'assassinat se précise. D'autant plus forte aussi que l'épée est clairement mise en scène : "Ruy Blas, levant l'épée".

 

Enfin les didascalies expriment les émotions directes des personnages : celles de Salluste et celles de la reine. Cela accentue particulièrement la tension de la scène, entre Salluste qui "panique" face au piège qui se retourne contre lui, et la reine qui avoue sa faiblesse et implore la pitié de Ruy Blas.

 

Le spectateur est tenu en haleine et assiste à une action qui se joue sous ses yeux. Dans le théâtre classique, elle serait racontée pour respecter la règle de la bienséance. Ici le DRAME ROMANTIQUE préfère émouvoir le spectateur pour s'assurer qu'il est aux prises avec l'histoire, et par transfert symbolique avec l'Histoire. En effet, Ruy Blas incarne le peuple en train de prendre conscience de lui-même. Le geste de Ruy Blas est ainsi un geste révolutionnaire. Mais comme nous l'avons vu plus haut, c'est malgré tout le drame qui l'emporte car la scène se clôt sur l'exclamation de la reine : "Ciel !", ramenant le spectateur au pathétique plutôt qu'approfondissant le geste de violence de Ruy Blas. De la même manière ce sera le suicide de Ruy Blas qui clôturera la pièce, dans un large mouvement lyrique. Ruy Blas restera ainsi un individu affrontant des déchirements personnels : son amour impossible pour la reine. Il mourra heureux de savoir que la reine consentira à l'aimer pour lui-même plutôt que pour l'image que Salluste lui avait donnée.

 

SYNTHESE :

Revirement de situation, spectaculaire de la mise en scène : tout cela renvoie directement la pièce au genre du drame. il s'agit de toucher, d'émouvoir le spectateur. Le parti pris d'offensive politique est ainsi nettement minoré : il y a eu dénonciation des corruptions d'une noblesse pervertie, il y a eu valorisation du génie du peuple, mais l'assassinat de Salluste n'a aucun éclat et c'est l'amour qui clôturera la pièce. C'est comme si le souffle de Hugo n'avait pas encore soufflé, juste laisser entrevoir des prémices.

 

 

Partie 2 : L'avènement de Ruy Blas 

 

C'est le personnage de Ruy Blas qui domine dans cette fin de scène. Il prend la pleine mesure de son nouveau rôle.

 

a. La figure d'un héros ? 

 

Elle se construit sur un double mouvement :

 

1) Expression de la vilenie de Salluste. Il est désigné comme un "monstre", créature de Satan et appartenant à l'enfer. Il est aussi désigné comme le "serpent", animal marqué par sa fourberie et le mal. Il a perdu, face à Ruy Blas, toute sa morgue. Il ne peut que désigner "l'assassinat" et crier "au meurtre ! au secours !".

 

2) Face à un Salluste dépossédé, Ruy Blas s'affirme d'abord dans sa parole : 1) à travers une tirade éloquente qui met en valeur sa révolte indignée et violente, 2) à travers des ordres qui montrent que c'est lui qui a la liberté de décider et d'agir :

"Mais il faut étouffer cette affaire en ce lieu" (vers 2199)

"C'est dit, monsieur ! allez là-dedans prier Dieu !" (vers 2200)

 

Il s'affirme également à travers son attitude : il est lucide sur la situation. Il ne cherche pas à devenir un héros quand rien ne le permet. Il accepte d'être le laquais qui assassine son maître et n'hésite pas à être cynique face à Salluste qui voudrais un duel :

Entre les vers 2202 et 2208, nous observons l'emploi d'un vocabulaire propre à celui de sa condition sociale : "fi donc !", "valetaille", "maraud" et l'accentuation du verbe "tuer", répété deux fois : la première fois à la rime et rejeté en fin de vers par une forte de pause (le trait), la deuxième fois à la césure.

 

L'effet de cette lucidité est saisissant car Salluste est complètement pris à son propre piège et à son propre orgueil qui lui a fait ignorer que sous un habit de laquais, il y avait un homme : une intelligence et un coeur.

 

 

b. L'avènement d'un justicier 

 

Ruy Blas ne cherche pas à être le héros que la situation ne lui permet pas d'être. Le lieu est secret et il n'y a personne de plus que les trois protagonistes impliqués dans la vengeance de Salluste.

 

De plus on peut dire que Ruy Blas a pleinement conscience de son statut de laquais et qu'il a accepté pleinement cet emploi social qui ne correspond pas à ses aspirations mais qui le définit aux yeux de tous, et surtout de la reine. C'est ainsi qu'il a une expression digne de celle des héros :

"Vous osez, - votre reine une femme adorable !

Vous osez l'outrager quand je suis là ! (vers 2186 et 2187)

 

Mais :

- il use plus souvent d'un vocabulaire familier :

"je te tiens écumant sous mon talon de fer" (vers 2176)

"de venir lui cracher sa sentence au visage" (vers 2194)

 

- il insulte Salluste par l'emploi du "tu"

 

- il refuse le duel et préfère l'assassiner.

 

Ruy Blas se venge et venge la reine : il se venge des affronts reçus de Salluste :

"C'est un monstre. En riant hier il m'étouffait.

Il m'a broyé le coeur à plaisir. Il m'a fait

Fermer une fenêtre, et j'étais au martyre !" (vers 2179 à 2181)

Il se pose aussi comme le chevalier venant au secours de sa dame :

"Vous osez, - votre reine ! une femme adorable !

Vous osez l'outrager quand je suis là" (vers 2186 à 2187)

 

Peut-être que toute l'ambiguïté de Ruy Blas tient dans cet alexandrin à la fois très éloquent et familier :

"Comme un infâme ! comme un lâche ! comme un chien !" (vers 2208)

 

Synthèse :

Ruy Blas apparaît tel qu'en lui-même : grand par son caractère et lucide sur sa faiblesse sociale. Il renverse la vengeance de Salluste en tuant Salluste et en sauvant ainsi la reine. Mais il renverse cette situation sans panache excessif. Il assume pleinement son statut révélé de laquais tant par son langage que par la manière dont il va tuer Salluste.

Victor Hugo aura ainsi mené jusqu'au bout son parti-pris de mélange des genres et en aura tira une force dramatique saisissante pour le spectateur.

 

 

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